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Conclusion Le débat architectural et le système d'acteurs Dans la problématique du logement évolutif, toutes les solutions techniques existent, ainsi que nombre d'architectes disposés à les utiliser. Mais dans la relation architecte-habitant, qui constitue une des clefs de la problématique, la demande côté habitant est à situer à chaque fois... (il serait bon que l'architecte élucide la sienne également). L'architecte est en position de faciliter le développement d'un champ microculturel personnel, donc inscrit dans le champ des significations dans la continuité de création personnelle. Pour les architectes, la formule est paradoxale: l'évolutif peut leur permettre de croire qu'ils satisfont toute demande de l'usager, qui se prendra en charge lui-même (la "démission" des jeunes architectes que dénonce Monique Eleb-Vidal): liberté totale de la famille dans un réduit social inviolable. Mais dans la pratique, les familles ainsi libérées reproduisent souvent de vieux modèles, que l'architecte le plus souvent entendait dépasser. D'où le constat: l'évolutif permet aux familles à l'identité bien affirmée d'aller éventuellement contre les idées de l'architecte, et de refaire une salle de ferme ancestrale au dixième étage d'un immeuble! (réalisation pure, ici, nous semble t-il, du pôle monumental de la dialectique que nous avons évoqué, et paradoxe de l'évolutif). Fait problème alors, dans la symbolique de l'habitat qui nous occupe ici, le fait qu'une architecture individuée (vernaculaire, historique ou savante) équivaut à un holding fort; et la préfabrication, la série, la construction anonyme et les éléments ou composants équivalent, eux, à l'abandon, l'an-objectalité, le pseudo-holding, et les fantasmes de morcellement... C'est le coeur du débat architectural posé par la formule évolutive. Problème surtout du fait, inhérent à son destin physique (semblable à celui, pour Freud, de l'anatomie), que l'architecture s'adresse à tous en permanence, indifféremment de leur moment fantasmatique et de leur structure de personnalité, sans pouvoir y être adaptée souplement, comme le fait, par exemple, la musique. Il faudrait ici examiner si, en corollaire de cette idée, l'habitat des migrants ne tendrait pas, lui, à parfois s'organiser de façon immuable, ritualisée même, pour symboliser la continuité. Ceci pourrait être extrapolé au changement social et aux styles architecturaux: il y aurait recours à des styles "classiques" (quels qu'ils soient) dans des périodes révolutionnaires ou à changement social rapide. Recours dont la valeur réside dans un caractère ostentatoirement régressif par rapport aux "modernes" (quels qu'ils puissent être, ici aussi), car il s'agit de se rassurer contre diverses figurations de la perte d'identité en manifestant sa maîtrise sur la temporalité. Un exemple clair, bien que caricatural, est ici celui de la science-fiction: dans 2001, Odyssée de l'espace un astronaute intrépide, et forcément High-Tech, finit par atteindre la planète d'une puissance énigmatique, qui l'assigne à résidence dans un salon Louis XV pour l'éternité... Il nous semble donc vraisemblable que l'adhésion à de nouvelles architectures du logement ne sera le fait, encore longtemps, que d'une partie minoritaire de la population pour laquelle celui-ci ne constitue plus une base arrière trop importante du théâtre psychoaffectif familial (et qui doive, comme pour Dalí, au moins, elle, ne pas bouger...). Pour cette minorité moins frileuse, ou suffisamment bien installée dans le reste de son existence, l'habitat pourra fort bien "bouger", et loin de mettre en péril l'étayage de l'identité sur l'habiter92, au contraire soutenir son dynamisme par l'accompagnement évolutif de son habitat. Le logement évolutif, s'il n'en a pas été le centre, a été pris comme objet de controverse dans le grand débat des années 1975-1985 autour du "post-moderne". N'étant pas architecte, ni même critique architectural, nous croyons bien faire de laisser la parole à Bruno Zevi qui résume le débat avec vigueur, et de surcroît brise en passant une lance pour les formules flexibles et autogérées, qu'il réclame pour le mouvement moderne93: "[...] Mais je ne crois pas qu'il soit ici utile de procéder à de telles distinctions aussi sophistiquées. Ce qui importe, c'est de démontrer la futilité, les imbrogli des bases théoriques du mouvement post-moderne pour clore définitivement cette expérience pseudo-culturelle honteuse. J'essaierai donc de réfuter succinctement les cinq principales thèses du postmodernisme, ses cinq imbrogli. 1. Les post-modernes assimilent le mouvement moderne à son contraire, sa version commercialisée, statique, uniformisatrice, à ce qu'on appelle le Style international. Il le font soit par ignorance, soit délibérément. A propos de style international, ils ne font que répéter ce qui s'est dit et s'est écrit depuis cinquante ans, sur la monotonie, l'anonymat, la monodimensionnalité, l'inexpressivité de la plupart des constructions contemporaines qui ont de contemporaines quelques aspects technologiques et visuels, mais qui n'ont rien de vraiment moderne en matière de création spatiale et volumétrique. Le Style international est une trahison du style moderne, une solution académique, Beaux-Arts, qui insiste à nouveau sur tous les dogmes de la renaissance et du néoclassicisme; la symétrie, l'assonance, la vision perspective, les volumes fermés, les espaces non temporels, donc conçus davantage pour des statues ou des cadavres que pour des hommes vivants. Le mouvement moderne est né pour annihiler ces préceptes. Ce mouvement n'a jamais constitué un "style" univoque. Il s'est toujours nourri du contraste entre l'expressionnisme et le rationalisme, entre l'exubérance de l'Art Nouveau et le puritanisme d'Adolf Loos, entre la fougue émotive d'Antonio Gaudí ou d'Erich Mendelsohn et l'esprit cartésien de Le Corbusier, entre l'organicité de Wright et la logique rigide de Mies Van der Rohe. Le patrimoine du mouvement moderne est complexe, problématique, toujours en crise parce que toujours ouvert au changement. Il offre une quantité énorme d'options et de choix, et tend continuellement à élargir les zones de liberté humaine. Vouloir l'identifier à son opposé, au Style international, que nous avons combattu pendant des dizaines d'années et qui est notre ennemi, est tout simplement un imbroglio absurde et grotesque. 2. Les post-modernes affirment que le mouvement moderne a interrompu le dialogue avec l'histoire. C'est faux. Il a interrompu le dialogue avec l'historicisme, avec les styles codifiés par l'École des beaux-arts, afin de découvrir la véritable histoire, les vrais messages du passé, qui n'ont rien de commun avec le classicisme académique, ancien ou pseudo-moderne. Il suffit de penser à Le Corbusier, à son pèlerinage fervent en Orient et en Grèce, et plus tard à sa reconquête de la violence médiévale sur la matière et la lumière, à la façon baroque. Il suffit de penser à Wright, à son attitude passionnée de la maison japonaise et des mondes maya et aztèque. De Guimard à Aalto, tous les architectes modernes ont dialogué quotidiennement avec le passé, non pas pour le copier, ni même pour assembler des "citations" futiles. Ils l'ont aimé et défendu pour trouver un nouvel élan créatif et davantage de courage. Pour eux, la présence du passé est d'autant plus vigoureuse qu'elle est moins évidente. C'est le contraire de ce qui se passe dans l'imbroglio post-moderne, qui propose une parodie passive du passé académique. 3. Le mouvement moderne, disent encore les post-modernes, est lié à l'idéalisation de la machine et du produit industriel, alors qu'aujourd'hui, nous vivons dans un monde postindustriel. Cette affirmation est, elle aussi, un imbroglio, dépourvu de fondements. Tout d'abord parce qu'à l'origine du mouvement moderne, il y a la grande personnalité de William Morris, qui était en conflit avec la société industrielle. Lorsque les architectes modernes ont accepté la machine et l'industrie, ils ont cherché à les dominer et non à les subir. Il faut à nouveau répéter que le mouvement moderne est toujours en formation, en état de mutation et donc qu'il se transforme constamment dans le temps. [...] Des noms ? Voici les premiers qui viennent à l'esprit: Ralph Erskine, Jean Renaudie, Herman Hertzberger, John Johansen, Günter Domenig, Lucien Kroll et beaucoup d'autres, en France aussi, ainsi que les tendances du "self-help ", ou du "do-it-yourself"). Ces architectes sont plus loin de Gropius, Le Corbusier et Mies que ne le sont les post-modernes, mais ils représentent une nouvelle phase d'un itinéraire dynamique, jamais statique, qui est le propre du mouvement moderne. 4. Les post-modernes soutiennent que le public n'aime pas l'architecture moderne, ils persistent à se référer à des "archétypes historiques", à des "mémoires collectives". C'est de la démagogie. L'architecture qui ne plaît pas au public est celle qui est produite en série, sans fantaisie spatiale et volumétrique, par le Style international. Les gens ne souhaitent pas revenir en arrière, vivre seulement de nostalgie dans des villes et des quartiers néo-historicistes, néo-néo-classiques. Ils veulent des maisons personnalisées, des quartiers organiques, des villes vivantes qui peuvent offrir la plus grande liberté de choix. Ils veulent pour l'homme et la communauté des espaces pleins de vie, dynamiques. Les post-modernes renoncent avec cynisme à relever le défi. Leur thérapie se limite à une cosmétologie superficielle, à des décorations irresponsables. Ou, ce qui est pire, ils se mettent à faire des palais impériaux pour les ouvriers, d'horribles palais Beaux-Arts, comme il s'en est fait pendant la dictature de Staline. 5. Enfin, voici le dernier imbroglio. Dans cette exposition, on trouve des oeuvres qui n'ont aucun rapport avec le mouvement post-moderne. Pour remplir le vide, leur nullité, les post-modernes ont essayé de s'approprier des personnes du mouvement postindustriel comme Erskine, Venturi, Kroll. Ils voudraient accaparer des architectes comme Ignazzio Gardella ou Carlo Scarpa qui sont des protagonistes du mouvement moderne et méprisent de tout leur coeur le postmodernisme. On pourrait encore trouver bien d'autres imbrogli mais il n'est pas nécessaire de les passer en revue. [...] Si nous voulons interpréter cette triste expérience sous un angle optimiste, nous pouvons dire qu'elle a servi à nous rappeler que l'autoritarisme, le contre-réformisme, le fascisme et le classicisme sont des dangers chroniques, toujours menaçants, contre lesquels on doit lutter quotidiennement. Classicisme de droite ou de gauche, classicisme capitaliste et classicisme jacobin, classicisme avec les croix gammées, et classicisme avec les drapeaux rouges. L'ennemi de la liberté est toujours présent parmi nous et souvent même en nous. Mais la fin peu glorieuse du postmodernisme est la preuve que les intellectuels, les artistes et les peuples ne sont pas favorables à la Restauration." Le débat avec les architectes, chez qui les critiques de l'évolutif ne manquent pas, devient ici tout à fait concret. La critique la plus "définitive" de l'idée même de logement évolutif a été, de l'avis assez général des architectes, celle de Bernard Huet: "[...] Quant à la coordination modulaire universelle, c'est un leurre. En matière de construction, chaque société à créé ses propres conventions. Dans la construction traditionnelle, le dimensionnement des éléments est l'aboutissement d'un long processus de transaction entre fabricants, artisans, architectes et usagers. La solution idéale, fixée par l'usage, répond à un grand nombre de paramètres, mon seulement techniques, mais aussi sociologiques et symboliques. On ne peut pas créer des éléments compatibles sur une base aussi arbitraire que la grille A.C.C. La construction, comme l'architecture, sont liées à la subjectivité concrète des hommes et ne peuvent se satisfaire de l'objectivité abstraite d'une norme. J'ajouterai immédiatement que la qualité architecturale passe par la perfection du métier (Ledoux dixit), et que si la recherche de la juste proportion est le moyen d'approcher cette perfection, comme aucune proportion ne peut être enfermée dans un système de dimensionnement artificiel, il y a incompatibilité probable entre grille A.C.C. et architecture."94 Huet poursuit en critiquant l'idéologie du plan Construction et son utilisation de la sociologie. Mais dans les rangs mêmes de cette réflexion sociologique, l'évolutif a pu être récusé. Pour Isabelle Marghieri l'histoire aurait donné définitivement raison à la forte diversification de cellules fixes, contre l'évolutif: "La diversité dans la conception des types de logement, de même que la recherche d'adaptation d'une opération tant au site qu'aux populations, implique la mise en oeuvre de la diversité dans le traitement des espaces extérieurs aux logements, la poursuite de cet objectif conduit à introduire de la diversité dans la conception des logements. Parce que les habitants sont particuliers et que leurs modes de vie diffèrent, il est important que l'organisation interne des logements présente une variété de plans allant de logements dits traditionnels à des logements dits innovants. Toutefois, la diversité peut se trouver à l'intérieur de la catégorie de logements traditionnels, notamment à travers les relations entre les pièces, ou encore à la priorité donnée à telle fonction. Les opérations analysées ont montré qu'il était possible au sein d'une même opération d'offrir de la diversité en mêlant logements traditionnels et logements innovants dans des proportions telles que seuls les individus qui le choisissaient se voyaient attribuer un logement innovant. Ce facteur a permis d'éviter le choc brutal et déstabilisant pour les locataires d'avoir à habiter un logement qui bouleverse leurs pratiques et déstructure leurs repères spatiaux alors qu'ils n'ont ni la volonté ni la capacité, du fait de leur situation immédiate, à s'y trouver confrontés."95 Les futurologues semblent pourtant bien prévoir, au XXIe ou XXIIe siècle, la victoire finale de l'évolutif. L'ouvrage collectif de l'équipe du ministère de la Recherche, (2100, récit du prochain siècle) prévoit l'avenir du logement en ces termes: "Le rôle du parpaing de ciment et de la dalle en béton évolue au cours du vingt-et-unième siècle. Une révolution dans les nouveaux matériaux change, sinon la face du monde, du moins la physionomie des villes, y compris dans les pays pauvres. Des briques légères, auto-adhérentes, s'encastrent comme des jeux de construction pour enfants et peuvent être colorées dans la masse. Des matériaux réunissent des propriétés physico-chimiques tenues précédemment pour incompatibles: rigidité et souplesse, minceur et résistance, légèreté et solidité. Des alliages produisent des qualités particulières à la demande, selon le type d'usage, le climat de la région: isolation acoustique ou thermique, degré de réflexion ou d'absorption de la lumière, d'opacité ou de transparence. Nous voyons alors naître une nouvelle ère du bricolage, des maisons individuelles en kit... ou pas de maison du tout. Une société de nomades apparaît, vivant dans les hôtels, dans les camping-cars, dans des bateaux de plaisance, ou transportant avec soi un équipement ultra-léger suffisant pour se reposer ou dormir en tous lieux. Le logement se voit investi de nouvelles missions: l'accueil du télétravail, l'enseignement pour les enfants, la multiplication des activités de communication et d'information. La société hyperindustrialisée et de loisirs s'installe au coeur de la sphère privée. Il s'ensuit des modifications de l'organisation des logements jusque dans leur profondeur. Le gros oeuvre très efficace, peu coûteux, incluant une préfabrication poussée des éléments porteurs, est dissocié du second oeuvre. Des grues-dirigeables le transportent sur place à sa sortie d'usine. Les éléments techniques, cuisines, salles de bains, plan de travail informatisé, sont des lieux d'expression privilégiés du design, modulables en fonction des besoins, de l'extension de la famille, de sa décomposition ou de sa recomposition. Si leur adaptation en est facilitée, leur entretien ou leur remplacement en sont aussi extrêmement simplifiés. La ville livre la structure des bâtiments. Liberté est offerte aux habitants de s'approprier cette surface en fonction de leurs besoins. La permanence du caractère de la construction peut, malgré les réaménagements perpétuels, se manifester dans la forme générale des immeuble-villas avec de vastes terrasses plantées. Ainsi, de la même façon que la réflexion sur la façon d'habiter avait permis à Le Corbusier de bouleverser le paysage urbain moderne dans le monde entier, une telle démarche transforme celui que nous connaissions, notamment la rue-corridor pour nous livrer une ville plus généreuse en espace, en soleil et en verdure."96 Le lecteur aura reconnu (encore lui!) le principe du plan Obus pour Alger, de Le Corbusier 1935, tel qu'Habraken l'a repris en 1962 (les porteurs et les hommes), encore actualisé par la prospective technologique. Même le très prudent et conservateur CSTB ne peut éviter d'évoquer des solutions "de flexibilité" dans un avenir proche97. L'importance du recours qu'offre l'évolutif à nos yeux tient cependant davantage à son aspect anthropologique, et aussi futuristes que paraissent les propos des futurologues, il ne s'agit que de retrouver, à travers toutes ces techniques nouvelles des dimensions essentielles du vernaculaire en tant que pratique habitante pour les usagers. Que ce néo-vernaculaire soit organisé en mégastructures ou en individuel pavillonnaire, que son esthétique soit High-Tech, post-moderne, ou même "vernaculaire", est un aspect certes important pour la critique architecturale mais semble tout à fait secondaire quant à l'essentiel: la qualité architecturale de l'évolutif dépendra, comme toujours, de la qualité des architectes qui le comprendront le mieux. Ce problème se pose évidemment surtout pour l'évolutif collectif: pour ou contre un "n'importe quoi" néo-vernaculaire dans les façades de ces porteurs - rappelons la dérision du thème chez le groupe SITE, avec son Highrise of Homes, où il proposait d'empiler des pavillons tels quels. Habraken avait écrit vers 1968, que si l'esthétique du porteur resterait évidemment libre "il ne devrait pas être neutre mais provocant, suggestif, créateur"... et s'attira la vive remarque d'Edith Girard c.s. (dans un excellent article polémique sur la flexibilité): ".. Bien que le support qu'il produit soit bien peu différent de celui qu'il critique..."98 La problématique de la flexibilité se présente pour le maître d'ouvrage davantage comme celle du stock de logements, de sa reconversion éventuelle, voire de la réutilisation de composants. La complexité des règlements est d'autre part telle qu'un même logement, selon le calcul de sa surface corrigée, peut voir son prix varier de 30 à 40%: une marge de manoeuvre de dernière minute, grâce à la mise en oeuvre de composants au niveau du maître d'ouvrage, peut peut-être diminuer ce chiffre. La première théorie d'Habraken (1960), celle des porteurs propriété d'État, correspond assez bien à de telles situations, totalement indépendantes des mises en oeuvre individuelles. La flexibilité du patrimoine immobilier (ici, le terme reprend ses droits), indépendants des besoins/désirs individuels, a fait partie des stratégies des pays planificateurs, tels la Hongrie. Pour le maître d'ouvrage, la vision des habitants se réduit le plus souvent à une stricte instrumentalité perçue quasi-uniquement sous l'angle de la gestion la plus "rationnelle". Pour les maîtres d'ouvrage, l'évolutif a paru, selon les périodes, alternativement une solution économique séduisante ou un caprice relativement ruineux (gaines, prises multiples, dispositifs sous-employés, etc.). Dans l'industrie, quand un produit est doté d'une plus-value évolutive (ordinateurs, hélicoptères évolutifs, etc.) le "retour" financier a été soigneusement évalué; rien de tel à escompter dans le domaine du logement, où il n'y a pas de bénéfice rapide de la formule, et où d'ailleurs les bénéfices ne peuvent s'évaluer (difficilement...) qu'au long terme dans l'existence des usagers. Par ailleurs, il existe encore des blocages réglementaires importants dans le financement évolutif social, qui, selon Lyon Caen, équivalent à demander du PLA pour un programme non-défini, et créent un problème de conformité des délais d'emploi du PLA. Concernant la qualité de l'habitat, sujet moins architecturologique, l'avènement d'un néo-vernaculaire évolutif semble clairement susceptible d'augmenter sensiblement les chances d'aboutir à du logement social non-insatisfaisant. Car si la satisfaction, comme la Lune, ne peut se promettre, il paraît possible en revanche d'éviter progressivement le mécanisme de projection sur le logement des insatisfactions diverses d'origine sociale, lorsque ce logement est conçu par les habitants, et à condition qu'une flexibilité réelle et des technologies très innovantes permettent à ceux-ci de corriger leurs erreurs (dimension absente, à ma connaissance, des expériences de participation à la conception du logement). Le logement social rigide aura en effet toujours le tort d'être le logement social, c'est à dire non seulement celui d'être une marque de pauvreté, ou de néo-pauvreté, mais surtout d'être attribué par l'Etat, et non librement choisi par les habitants, même aussi peu que dans le secteur privé. Subir ou choisir, cela délimite deux planètes sociales différentes! Il faut alors prendre en considération un éventuel terrorisme du choix imposé, sur le mode de l'injonction paradoxale de Bateson ("je t'ordonne d'être libre!"), bien vu par Edith Girard dans le texte déjà cité. C'est toute la discussion philosophique sur la liberté, la société de consommation, la société-spectacle, la fausse conscience et l'aliénation. Est-on libre de choisir son métier? son conjoint? la couleur de sa bagnole? Regardant vers le divan de l'analyste on trouve, sinon des certitudes, du moins quelques repères cliniques. On s'y plaint, souvent, de la violence des choix imposés, parfois même à commencer par sa propre naissance et le corps dans lequel on s'est retrouvé: "Je ne suis pour rien dans cette architecture-là", ai-je lu un jour dans un compte rendu de cas, et on ne saurait mieux dire sa rébellion contre le fait d'avoir à habiter une entité incontournable dont on peut désapprouver la forme contingente. Reconquérir un peu de pouvoir sur son environnement est assurément thérapeutique, et des façades dans la ville sur lesquelles les passants peuvent lire que certains, au moins, ont pu ainsi se désaliéner partiellement ("ont pu faire leur truc") non seulement donneraient du courage aux autres, mais enrichiraient le spectacle urbain. Cette tendance anthropologique "naturelle" à l'évolutivité, qui exprime, à travers l'éphémère des agencements, un versant libidinal de la symbolique du logement (autoengendrement, jeu objectal, acceptation de la temporalité), est cependant freinée par la tendance inverse à la "monumentalisation", qui domine depuis bien mille ans. L'architecture savante, qui était celle des monuments, a dévoré l'habitat, qui était vernaculaire, et vivant. Il nous semble entrevoir chez les habitants, dans ce domaine, une opposition entre des attitudes "identificatoires" à l'architecture proposée ou au contraire une attitude "réactionnelle", sans exclure évidemment des passages de l'une à l'autre: certains habitants seront en accord avec l'ensemble des intentionnalités perçues chez l'architecte à travers sa pratique (son architecture) ; d'autres réaliseront cette appropriation en s'opposant, détruisant certaines de ces intentionnalités. Des types différents d'évolutivité (ou de non-évolutivité) peuvent satisfaire les deux attitudes. Des habitants peuvent porter ou non des projets de vie symbolisables dans l'espace. Selon les cas, des problématiques proches engendrent pourtant des différences. Les processus de sélection trient ce genre d'habitants, et on observe, selon les situations, des différences radicales: est-ce que ce ne sont pas les non-porteurs de projets de vie qui sont tirés vers le logement social? Et quelle dynamique installe-t-on en les confrontant, à travers le logement évolutif, à leur absence de projet? Celle-ci est-elle, comme le pensent trop souvent les architectes, les sociologues (sous l'effet de fantasmes fouriéristes de base), une prise de conscience provoquant l'émergence du dit projet? On voit que cette architecture-là est bien plus que l'art des espaces, elle conditionne le changement social. Les premières expériences de la Suède, Montereau, etc. ont montré que les pièces atypiques sont produites dans l'interaction avec les architectes non-directifs et relativement impulsifs (plans rapides); dans les expériences qui tendent à d'abord acculturer le public à l'architecture (comme l'atelier d'architecture populaire de Vauréal), les plans sont finalement plus policés, conventionnels, et en tous cas dépourvus du grain de folie qui les rend paradoxalement attrayants, par la suite, aux nouveaux locataires-repreneurs (qui, sans doute, manifestent ainsi combien il leur urge d'échapper aux plans-types et à l'anonymat qu'ils désignent). Pour les usagers, il est manifeste dans les rares opérations réellement construites et évaluées, qu'ils sont pris dans le conflit entre leur désir d'installation et de mobilité, et qu'il leur est souvent difficile de combiner les deux quand ils n'ont pas des champs d'investissement personnel importants ailleurs que dans l'habitat. Chez les habitants qui déménagent souvent, on voit que la facilité apparente de la mobilité n'est rendue possible que par l'illusion, maintenue à chaque fois, d'une nouvelle installation. Or, le vrai évolutif, c'est s'installer dans le changement, et il y a encore peu de familles pour lesquelles cette idée soit une évidence. C'est la raison pour laquelle il sera indispensable, lors de nouvelles expériences d'habitat évolutif, de trouver et mettre en oeuvre des matériaux et des composants dont la technique renvoie à des significations en termes de solide, définitif, immobile: cloisons lourdes et très isolantes, etc. Si nous quittons maintenant le tréfonds de l'Homme pour des considérations plus psychosociologiques, nous pouvons passer en revue les principales attitudes qui se font jour chez les usagers au contact de cette problématique de l'éphémère et du monumental, du mobile et de l'immobile, de l'évolutif et du logement fixe, aussi bien concernant le moment de la conception que celui de la participation, ou de la relocation. La facilité constatée de la relocation des logements personnalisés tiendrait au fait que lors de leur conception sont intervenus de façon consciente ou non, des consensus anciens et puissants quant aux usages des espaces. Ces consensus trouvent à se matérialiser dans les types de distribution des plans (les articulations entre les pièces) davantage que dans "l'architecture" (la succession des volumes, le système des signes, ou plus souvent "le décor"). Il s'ensuit que malgré des apparences souvent inusitées, les logements "personnalisés" ne rompent pas, sur l'essentiel, avec la pratique courante par leur distribution qui en rend les intentionnalités lisibles par d'autres usagers que leurs concepteurs (sauf exceptions, très rares dans le logement social). La participation, malgré la liberté offerte aux habitants de créer un plan personnel, ne produirait donc pas ses marqueurs de différence sur une rupture consensuelle qui risquerait de faire passer ses auteurs comme aliénés sociaux. Ses effets peuvent donc être considérés comme secondaires par rapport à une dimension réellement novatrice qui toucherait à la structure même des plans pour y abriter des modes de vie en rupture. On peut dire en substance que même conçus avec une grande liberté, les logements "personnalisés" ne le sont que très faiblement sur cette dimension que l'on peut qualifier de "structurelle". L'aspect "personnel" des appropriations non-structurelles réalisées par l'occupant précédant, qu'il ait été le concepteur ou non, semble induire la facilité de la reprise du logement, parce qu'il dénote qu'a été exercé avec succès (indépendamment du résultat) un processus de maîtrise de la vie propre par le prédécesseur, que ces appropriations symbolisent. C'est l'accès à l'intégration d'une dynamique réappropriatrice de soi et de son devenir que symboliserait cette personnalisation qui peut être "reprise" comme attitude active, ou même simplement dans la rêverie et le fantasme, et non les agencements matériels eux-mêmes. Dans certains cas ce type de "reprise fantasmatique" s'accompagne d'identifications à des pionniers participatifs sur un registre d'attente active d'une meilleure sociabilité si l'intégration dans le groupe d'origine semble jouable. Dans d'autres cas ce serait surtout l'opération mentale d'un rapprochement plus incognito avec un lieu convivial, au climat psychologique reconnu comme plus vivable, qui rendrait compte de la facilité manifeste de la relocation des espaces perçus comme personnalisés. La perception que ce contre pouvoir "d'en bas" a été manifestement encouragé "en haut", offre aux candidats un bénéfice de plaisir qui constituera la motivation de l'adhésion à des plans qui peuvent parfois même être non-adéquats pour les "besoins" matériels de la famille des repreneurs, mais très adéquats pour leur confort psychique individuel et groupal. La diversité des plans, même s'ils restent dans les limites des différentes quotidiennetés socialement admises, est suffisante au niveau des signes pour représenter aux yeux de certains candidats une "séduction par l'altérité" qui est relevée comme défi: démonstration de pouvoir sur soi-même. La "métamorphose" offerte ainsi en spectacle à l'entourage semble susceptible de marquer une étape importante de leur existence (et le logement-support d'être pris comme monument... de l'aventure évolutive!). Ces altérités séductrices peuvent renvoyer à un grand nombre d'attitudes dont les plus évidentes nous semblent des modèles contre-identificatoires par rapport aux imagos parentales, ou bien une réalisation fantasmatique grandiose de soi-même par sa propre décision ("autoengendrement"); ou encore une attitude distanciée d'adhésion critique dans une dynamique de perlaboration "fraternelle oedipienne", plus courante peut-être dans la participation, pourront déclencher quelle réaction préconsciente/inconsciente chez les candidats, et surtout quelle décision concrète; mais il est par contre assez prévisible que plus la diversité existe et se sait socialement, et plus il y aura de familles trouvant à loger davantage que leurs fonctions matérielles, surtout leurs fonctions symboliques. Autrement dit, pourront réaliser un fort investissement dans un logement riche de sens pour elles. Les plans "personnalisés" que permet aisément la formule évolutive seraient pris dans une opposition aux plans anonymes de la construction courante pour y symboliser l'opposition entre le droit à l'existence propre affirmé dans sa simplicité pour les premiers et une réduction de cette singularité aux seules normes et valeurs socialement communicables, pour les seconds. Choisir entre l'un des deux termes de cette opposition peut parfois être plus important qu'affirmer sa personnalité propre à un moment donné, et cela facilite la reprise de ces logements en quelque sorte "politique" ou "par principe", et en dehors de préoccupations ayant davantage trait aux logements eux-mêmes. Le marché immobilier privé semble parfois jouer sur cette position quand il propose dans ses petites annonces des logements dits "de caractère", qui se révèlent à la visite être surtout invivables. Il y a là un jeu de flatterie plus ou moins subtile du client, qui se verrait reconnaître "du caractère" s'il ose se loger là. Il y a peut-être davantage que des jeux de mots dans cette coïncidence entre le caractère attribué à certains logements et à certaines personnes; ces dernières peuvent à certaines étapes de leur existence ou à certains moments du parcours du candidat au logement effectivement mettre en avant leur caractère. L'originalité semble faire bon ménage avec le tempérament artistique d'autrui comme nous l'avons vu dans le cas de dix logements d'artistes où les décorations en tous genres n'ont jamais posé de problèmes de reprise. Or, à y bien réfléchir, s'il y avait une sous-population dont on pouvait redouter une intolérance rigide envers des décorations apportées par un locataire précédant, ce seraient bien des artistes plasticiens dont on imagine que le style personnel envahisse aisément leur cadre quotidien et ne souffre pas de concurrence visuelle des productions de la créativité d'autrui. Mais c'est ici aussi le contraire qui est vrai et il faut croire que la tolérance envers l'originalité d'autrui, voire même une appétence envers l'autre-créatif, est plus forte et d'autant plus aisée que sa créativité propre est bien portée dans l'existence. Les différentes techniques de personnalisation des logements, sociaux ou pas, et leur reprise par des habitants ultérieurs rejouent à leur manière la classique partie de bras de fer entre "l'objectal" et le "narcissique" ou si on préfère entre les autres et soi-même. Sans compliquer davantage le tableau en faisant intervenir toutes les gradations intra et extra familiales, on peut expliquer l'attrait conjoncturel de reprendre tel quel un logement "autre" par le bénéfice que constitue le fait de ne pas avoir à exprimer ce que serait un logement "soi": une stratégie de Bernard-l'ermite préservant son identité cachée dans un coquillage quelconque. Car, aussi quel ennui cela peut être de ne vivre qu'entouré de signes ne renvoyant qu'à soi (comme certains grands architectes, designers, etc.), dans un univers de reflets omniprésents de soi-même et quel plaisir, au contraire, quel jeu permanent d'échanger, négocier, se bagarrer et se réconcilier avec du différent, du non-soi du jamais vécu et de l'inimaginable, et ce par ses seuls moyens de bord... On ne peut cependant pas écarter l'idée qu'il puisse exister des familles pour lesquelles certains logements "personnalisés" sont très facilement repris pour la simple raison qu'ils leur conviennent dans l'ensemble, et que ces plans leur révèlent une nouvelle façon d'habiter pas trop différente de celle qu'ils pratiquaient auparavant (donc sans séduction par l'altérité). L'on pourrait qualifier cette attitude de séduction par l'évolution assumée de soi dans une naturalisation du devenir, dont le logement visité et perçu comme discrètement non-soi mais à distance opérationnelle de son devenir imminent sera pris comme un déclencheur de la prise de conscience d'une adaptation tranquille à des réalités psychosociales nouvelles. Conclusions générales Que peut-on dire, en conclusion, de cette visite du domaine de l'habitat évolutif? Dans beaucoup de cas, la lecture du matériel sur le déroulement des premières expériences fait songer à ce despote allemand du XVIIIe siècle qui, désirant connaître la langue naturelle de l'homme, fit enfermer dans des chambres noires des nouveau-nés auxquels il était interdit d'adresser la parole: en quelle langue allaient-ils s'exprimer? Quelle architecture feraient des gens livrés à eux-mêmes? Faux problème, et un peu pervers, s'agissant de gens privés au préalable de tout savoir-faire architectural par notre société spécialisée qui, justement, a produit les architectes. Dans le cas du vernaculaire, il en va évidemment autrement : la culture de l'habiter préexiste et préside à la conception. L'enjeu sociologique, économique et psychique de cette formule d'habitat n'a pu être qu'effleuré par les suivis des expériences passées, qui n'ont pu saisir dans le temps la dimension nouvelle de logement-processus ouverte par l'évolutif. Les conditions défavorables des expérimentations du passé, dans leur déroulement ou leur suivi, pourraient avoir pour cause première le caractère de palliatif qui s'est attaché dès le début aux logements évolutifs: le statut expérimental a souvent, malgré des enthousiasmes trop manifestes, été pris par les habitants comme aveu d'impuissance, d'incompétence (si les décideurs en sont à chercher, c'est qu'ils ne savent pas...). Une des choses demandées à un habitat, c'est de manifester clairement l'identité des habitants; si celle-ci même est dans une phase expérimentale, évolutive, tout ira bien pour s'intégrer à un logement lui-même évolutif (mais rares sont ceux qui assument longtemps des périodes de changement); si cette identité est stable, forte et revendicatrice de certaines particularités qui en font la distinction, l'évolutif peut être la solution idéale à condition de s'affirmer sans fausse honte et non comme essai timide (l'abandon futur est souvent implicite dans le message paradoxal contenu dans la formulation des expérimentations). Les grandes expérimentations du début (Orminge, 2600 logements; le SAR en Hollande, des milliers de logements; Le Vaudreuil, 1000 logements) ont été suivies pendant la phase de réalisation et, dans le cas de la Suède, quelques années après. Mais c'est maintenant, vingt ans après, que l'on pourrait observer l'impact écologique sur une génération de cette formule d'habitat. Des études quantitatives par questionnaires, suivies d'entretiens auprès des cas représentatifs d'une typologie de situations, sont enfin possibles au moment où on semble avoir oublié ces opérations. A t-on jamais vu un arboriculteur oublier les arbres plantés vingt ans plus tôt? On peut se demander si le succès ou l'échec d'une formule d'habitat ne dépend pas, encore et toujours, malgré l'avènement des classes moyennes et du consumérisme, du modèle classique de l'opposition dominant-dominé. Ne seraient, classiquement, estimés désirables que les attitudes, comportements et modes de vie préalablement adoptés par les classes dominantes (la reprise de leurs avatars bon-marché par les masses nécessitant un demi-siècle en moyenne). Les formules originales inventées pour le logement social viendraient buter sur cet effet de non-légitimation préalable "par en haut", et ne progressent que laborieusement dans l'univers des représentations sans cet appui décisif. Faut-il paradoxalement, en apparence, proposer une politique de logement, à visée ultime sociale, transitant par de l'expérimentation initiale auprès des classes les plus aisées? Pourquoi pas. Thorstein Veblen a bien montré le rôle révolutionnaire de ces "classes de loisir" dont le mérite est de longuement expérimenter tout ce qui est bon dans l'existence, et ce phénomène peut parfaitement agir ponctuellement sur la dynamique du changement social99. Directement lié à la remarque précédente, se pose le problème de la centralité urbaine dans l'expérimentation. Il paraît évident, après ce que nous avons vu, qu'un piège fantasmatique puissant a été involontairement tendu aux participants des expérimentations de logement évolutif. On leur a offert la liberté de dessiner leur plan; donc, pour beaucoup d'entre eux, d'une certaine réalisation fantasmatique de soi, de leur conception de l'existence. Mais en même temps, on ne leur a donné cette liberté de "devenir eux-mêmes" et de le montrer que très loin des centres urbains, et cette mise à distance peut parfaitement venir réactiver des interdictions surmoïques (quant à la sexualité infantile, etc.: Freud a tout dit là dessus). Donc, il y a eu double injonction, schizophrénisante selon Bateson: "deviens toi-même", et, en même temps: "va te cacher pour faire ça". Une partie de l'"échec" de la formule évolutive pourrait bien tenir à cette réactivation infantilisante. La solution est claire: des expérimentations doivent être conduites au centre même de la vie sociale, au foyer du regard sociétal posé sur l'individu, donc dans les centres-ville. Au plan économique, au demeurant, rendre évolutif un certain parc de logements parmi les plus chers du foncier ne peut être que saine prudence (même si ce n'est que de l'évolutif pour la maîtrise d'ouvrage). A notre connaissance, il n'y a pas eu de réalisation offrant un porteur évolutif (du domaine des décideurs, maître d'ouvrage et architecte), laissant la liberté du choix du type d'évolutivité ou non-évolutivité du second oeuvre, et notamment le choix des systèmes d'éléments ou des matériaux traditionnels. Ce divorce radical, au plan organisationnel, entre les porteurs et les hommes n'a été maintenu par aucun émule du SAR. Il y a pourtant, selon le type de second oeuvre, des réalités psychologiques très diverses (et ne recherche t-on pas la diversité?). La diversité actuelle des logements français est très grande, et en cela l'enrichissement de l'offre urbaine, architecturale, esthétique, est certainement une réussite. Mais une certaine dose de constructions évolutives augmenterait cette diversité par la dimension d'un processus de conception architecturale différent: la diversité des objets est une chose; celle du processus rendu visible redouble la mise. Il est difficile d'évaluer la bonne dose d'évolutivité. Dans les études menées par Jacqueline Palmade, sur 400 personnes interviewées, environ 3% avaient procédé à des transformations des espaces habités (dans des logements traditionnels). A Orminge, les pourcentages étaient de 10%: et de 26% si on prend en compte les rêves non réalisés. Faut-il d'ailleurs qu'il y ait des transformations appropriatrices pour que le logement évolutif remplisse son rôle? On peut le penser, au vu du phénomène des leaders d'opinion (Grand Mare), que l'adaptabilité potentielle et cet habitat en est une dimension essentielle, garantie par l'exemple de ceux qui ont "osé" s'en servir; l'extension du champ des possibles augmente le potentiel d'étayage sur le logement dans ces cas. Plus généralement se fait ici jour l'idée que la valeur principale du logement évolutif n'est pas celle, qui coule de source, de l'expression libre d'agencements originaux ou déviants dans l'espace-logement, mais sans doute surtout celle de la potentialité de tels aménagements (comme dans les cas vus en Suède), ainsi que la valeur du processus même d'appropriation-transformation, y compris passif (en tant que spectacle audacieux donné par ces bricoleurs, nouveaux Prométhée des HLM). Par ces valeurs le logement évolutif offre une nouvelle capacité de dynamiser le rapport au quotidien, et au temporel plus largement, en ouvrant la perspective d'une adéquation devenue pensable entre le logement et l'existence qui s'y déroule. Déjà de pouvoir en rêver, dans le registre de la faisabilité réelle autorisée par le système constructif évolutif, ouvre un nouveau champ. La demande spontanée d'évolutivité se manifeste quand la satisfaction dans le logement est atteinte, après une première installation: tel le cas de la REX de Saint-Ouen (>35 m2/habitant). On peut également penser que le "coût" de ces changements doive s'entendre autrement: ce coût serait celui de la perte de la rêverie du changement par son passage à l'acte. L'espace nouveau que créerait l'habitat évolutif serait alors fait d'un subtil dosage, dans la dialectique du soi et de l'autre, entre des intentionnalités d'aménagement raisonnable (fonctionnel ?) de l'espace, et ses possibles détournements. Mais possibles seulement en étayage sur la perception de ces intentionnalités qui, dans leur bienveillance potentielle, ravivent vaguement des vécus de maternage ou paternage, de fonction parentale dont la présence sur les lieux mêmes du soi adulte constitue une sorte de rappel existentiel permanent. Le jeu mis en place est alors riche de dynamique symbolique: on est; mais c'est parce que d'abord on a été fait; mais cela permet justement de se faire autrement, et ainsi de suite. Les idées de D.W. Winnicott sur l'espace et l'objet transitionnel semblent ici s'appliquer, dans la mesure où la flexibilité renverrait à celle du holding de la mère "suffisamment bonne", c'est à dire la mère pas trop mauvaise, généralement bonne, mais surtout pas totalitairement surprotectrice par une attention de tous les instants. On a vu, à Montereau, quelque chose de cette dynamique, entre les locataires-candidats et un architecte latin davantage dramatisant, en termes d'identification et de mouvements transférentiels. Autant sinon davantage que l'accompagnement des réalisations de logement évolutif, leur gestion dans le temps paraît une dimension-clé. Ce type d'habitat nécessite la création d'un nouvel acteur social qui serait idéalement un habitant, ayant participé au processus de conception, ouvrier qualifié ou artisan, reconverti en gardien gérant un stock d'éléments et aidant les locataires ou copropriétaires à réaliser des aménagements ou des modifications dans l'immeuble. Ce nouveau personnage pourrait être une plaque tournante du succès de nouvelles expériences: un gardien-architecte d'exécution, faisant la liaison avec les OPHLM ou gérants et l'architecte. Le niveau auquel doit se placer une pédagogie des habitants n'est pas seulement celui d'une base minimale aux plans techniques et architecturaux, mais celui de la gestion ultérieure des espaces personnalisés. La formule évolutive semble en effet commander la nécessité pour les gens d'apprendre, sinon l'architecture, du moins les rudiments de son langage: les volumes, la lumière, la déambulation... pour dépasser l'archi spectacle des façades, que le public seul connaît. Il faudra réapprendre à faire sa maison. L'évolutif, c'est donc la vernacularisation High-Tech du logement social! A quoi tient la force de l'évolutif? Nous pensons qu'elle émane du lieu sociologique important où cet imaginaire socio-technique se tient. L'évolutif c'est le socle anthropologique de l'espace de l'habiter. Le retrouver apporte, en résumé: * la symbolisation de l'identité à travers l'acte de montrer sa différence; * l'entre-deux des immeubles-villas, entre la pratique pavillonnaire et celle de l'habitat collectif d'origine bourgeoise; * l'adaptation aux changements possibles et imprévus; * l'adaptation aux besoins de populations marginalisées; * le maintien des liens sociaux dans le quartier et l'immeuble par l'évitement de déménagements successifs; * un rapport aux périodes de la vie assumé dans un cadre qui, par ses modifications, en restera témoin; * la potentialité du changement comme espace de rêverie sur l'habitat. Le néo-vernaculaire devrait ainsi permettre de réconcilier la tradition et la modernité, sans errements superficiels "post-modernes". Les conditions essentielles de son succès auprès des habitants paraissent encore longtemps réservées à une minorité. Il y faudra un progrès de l'innovation technologique, rendant disponibles des systèmes de cloisons flexibles et planchers creux maniables par les habitants, mais dont la solidité et les qualités d'isolation se rapprochent de celles des murs traditionnels. Mais également une approche beaucoup plus fine de la complexité familiale et humaine, et des changements d'attitude envers la créativité personnelle, montrée dans le champ social. Tout cela ne paraît pouvoir dépasser le stade des expérimentations que si l'évolution sociale se dirige vers une société de loisirs: loisirs forcés ou non, c'est une autre histoire. |