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in Article Collectif.
La ville et la maison se mettent en mouvement! Le "Groupe 1985 ", constitué par le Premier ministre du gouvernement français à la fin de 1962 afin, disait-il "d'étudier, sous l'angle des faits porteurs d'avenir, ce qu'il serait utile de connaître dès à présent de la France en 1985 pour éclairer les orientations générales du V Plan ", publia en 1964 son rapport sous le titre: Réflexion pour 1985. Dans ce petit ouvrage de politique prospective, un chapitre était consacré à la mobilité. Le progrès technique, pouvait-on lire, permet à l'homme de disposer de loisirs plus longs dont il profite pour voyager, mais il oblige le travailleur au déracinement (changement de domicile, changement de métier). La notion de mobilité s'applique aux hommes, aux objets, aux capitaux, aux techniques, aux structures (politiques, sociales, économiques, juridiques...). La tendance récente permet d'observer un accroissement de la mobilité dans de nombreux domaines. On constate même une accélération de ce phénomène. Cette tendance paraît inéluctable dans l'avenir. L'homme de 1985 devra être formé en vue d'une mobilité professionnelle accrue. Le changement de métier ne devra plus être considéré comme un accident, mais comme une étape normale de la vie humaine. La formation de l'homme devra donc être orientée vers la capacité d'adaptation plus que vers l'accumulation d'une masse de connaissances qui deviendront vite périmées. La mobilité professionnelle des individus devra déboucher sur une possibilité plus grande de promotion sociale facilitée par ces changements. La mobilité sociale aura tendance à se développer de ce fait. L'évolution vers une plus grande mobilité géographique et professionnelle des individus paraît caractériser la tendance récente. " La mobilité, phénomène nouveau. Suivait une étude des différents types de mobilité: mobilité des objets, des informations, des capitaux, des équipements, des techniques, des structures. La prise de conscience par un organisme d'état de la mobilité des informations par l'électronique et le laser, de la nécessité de structures souples, et du besoin de la mobilité du logement, est un fait trop important pour ne pas être placé en tête de chapitre. On mesure mieux la rapidité actuelle de la propagation d'une idée lorsque l'on verra plus loin qu'en 1956, dans le plus important des congrès d'architecture moderne, la notion de mobilité en architecture et en urbanisme était encore un mot révolutionnaire prononcé par quelques "jeunes turcs". La mobilité est un phénomène si nouveau depuis que l'homme a cessé d'être chasseur pour devenir sédentaire, qu'il semble parfois que l'on assiste à une nouvelle mutation. L'homme a repris le goût du déplacement. Si ses migrations vacancières, qui déplacent des millions de personnes au même moment du Nord au Sud, n'ont plus pour prétexte la guerre, mais le plaisir, elles n'en sont pas moins migrations. On change beaucoup plus souvent de vêtements qu'autrefois, voire de coiffure et, pour les femmes, de maquillage et de couleur de cheveux, parfois même de nez. On change beaucoup plus souvent qu'autrefois de femme ou de mari, d'amis, de patron, de ville. Au XIXè' siècle la plupart des hommes ne changeaient qu'une seule fois de domicile dans leur vie: au moment où, pour se marier, ils abandonnaient leurs parents. Aujourd'hui, on déménage au minimum tous les vingt ans: à vingt ans pour le mariage, à quarante ans pour le confort, à soixante ans pour la retraite. Le camping, le caravaning, les vacances itinérantes et lointaines ont donné à l'homme actuel une extraordinaire mobilité. Aux Etats-Unis, la population est même saisie par une véritable psychose de la bougeotte. Quatre millions d'Américains vivent d'ailleurs dans des maisons mobiles et la vente de celles-ci a augmenté de 27% en 1964. Les maisons doivent être mobiles comme les hommes. C'est au Xe CIAM (Congrès international d'Architecture moderne) à Dubrovnik, en août 1956, que furent abordées pour la première fois dans une assemblée internationale d'architectes modernes les notions de mobilité, de croissance et de variation des fonctions. Mais deux seuls projets d'architecture tenaient compte des besoins d'un habitat évolutif: celui d'un jeune architecte israélien, Yona Friedman, qui présentait des cellules cylindriques et des structures spatiales en trièdres, et le projet d'un jeune architecte français, Charles Péré-Lahaille, intitulé la Cite mobile, qui avait été discuté étudié et dessiné en collaboration avec trois autres jeunes architectes français: Rault, Marcot et Guy Rottier. Ce projet, qui avait été présenté à l'école nationale supérieure des beaux-arts, à Paris, comme sujet de diplôme, avait été refusé en totalité . La Cité mobile de Péré-Lahaille présentait une solution théorique à l'habitat ouvrier pour la construction de sept barrages le long du Rhin. Chacun demandant cinq ans de travaux, les architectes avaient imaginé une cité, comprenant une partie fixe (devenant par la suite la cité de l'entretien du barrage) et une partie mobile composée de cellules individuelles ou en bande, posées sur des rails. Les circulations se faisaient sur trottoirs suspendus. Il n'y avait pas d'orientation aux cellules. Lors du déplacement, il suffisait d'une seule voie ferrée pour déplacer la cité mobile d'un chantier à l'autre. A Dubrovnik, les notions de mobilité de l'habitat furent d'ailleurs surtout abordées en dehors des séances du CIAM et par quelques jeunes observateurs comme Péré-Lahaille, Guy Rottier, Candilis, le Polonais Soltan et Yona Friedman. Un seul délégué, Kuhne, avait fait remarquer l'importance des progrès croissants de l'aviation. Devant cette carence de leurs maîtres demeurés pour la plupart dans des préoccupations qui concernaient plus le monde de 1925 que celui de 1956, un mouvement de jeunes architectes s'esquissa donc, qui devait se concrétiser par la fondation à Paris, en novembre 1957, du Groupe d'Etudes de l'Architecture mobile. Yona Friedman, à Dubrovnik, avait confié à Kuhne, rédacteur de la revue allemande Bauwelt, un premier article sur sa théorie de la mobilité que Gunther Kuhne traduisit et publia en avril 1957. A la suite de la publication de cet article, Friedman reçut à Haïfa une lettre de Frei Otto qui poursuivait en Allemagne des recherches parallèles. Dès lors, Friedman se préoccupa de constituer un groupe de recherche axé sur la mobilité et la spatialité. La première version de sa thèse sur l'Architecture mobile, héliocopiée et tirée à dix exemplaires, fut envoyée par Friedman, d'Israël, à Buckminster Fuller, Le Corbusier, Prouvé, Sive et Bakema. Il proposait d'ailleurs à Bakéma qui, avec Candilis, montrait une volonté de réorganiser les CIAM, de le faire sur la base de sa thèse axée sur la mobilité. Bakéma ne répondit pas et, lors du dernier CIAM à Bagnols-sur-Cèze, Friedman fut en butte au groupe formé par Bakéma et Candilis: Team X, qui s'opposait violemment à ses théories. En revanche, Buckminster Fuller et Le Corbusier lui envoyèrent des lettres très encourageantes. Un groupe d'architectes de la mobilité. En octobre 1957, Friedman arrivait à Paris, montrait à Jean Prouvé, qui l'encourageait, ses plans faits à Haïfa, s'associait avec un architecte français, Jean Pecquet, pour pouvoir légalement les poursuivre en France, et fondait le mois suivant le Groupe d'Etude d'Architecture mobile (GEAM) avec Jean Pecquet, Jerzy Soltan, de Varsovie, Aujame, ancien élève de Le Corbusier comme Soltan, Georges Emmerich, et Jan Trapman, d'Amsterdam, qui avait dressé des plans pour la mobilité intérieure de l'habitat. Une première réunion du GEAM eut lieu à Amsterdam en mars 1958, comprenant tous les membres fondateurs à l'exception de Soltan. Mais, en revanche, Frei Otto était venu. La revue Bauwelt publiait la même année un numéro presque entièrement consacré au GEAM dont Gunther Kuhne faisait l'historique. Parmi les projets publiés, on pouvait voir la proposition de structure spatiale au-dessus du bois de Boulogne, par Yona Friedman; et des cellules accrochées à un mât central par Frei Otto. Le 25 décembre 1958, Friedman terminait la rédaction de sa première thèse sur l'architecture mobile qui allait être publiée polycopiée l'année suivante. Le GEAM s'était élargi. Il comprenait les Allemands Frei Otto, Schultze-Fielitz, Werner Ruhnau (qui avait conçu un projet de théâtre mobile avec Polieri en 1958); Gunther Gunschel, qui donnait une suite aux études de coupoles géodésiques de Fuller, et Makovski; le Suédois Friberger, qui proposait des sols artificiels; le Japonais Otaka, qui imaginait des immeubles sur pilotis dans la mer; le Français Paul Maymont; le Luxembourgeois Camille Frieden, qui, en amplifiant les perspectives de Le Corbusier, avait conçu dès 1958 le "bloc à l'enjambée " qui allait être l'un des éléments de base des études d'architecture spatiale de Friedman. En 1960, une exposition du GEAM se tenait à Amsterdam et circulait ensuite en Pologne, en Allemagne en Suisse, en Autriche, puis à Londres et, finalement à Paris en novembre 1961. Le catalogue était établi par Gunther Gunschel et l'exposition organisée par Friedman. Parmi les projets présentés; on remarquait les éléments polyvalents pour des cellules habitables, prêts à l'emploi sans équipement ni ouvrier spécialisé, par Emmerich, la Ville terrasse, de Camille Frieden, I'agglomération spatiale, de Yona Friedman; la machine a fabriquer des maisons gonflantes, par Gunther Gunschel, une couverture suspendue, par Oskar Hansen, de Varsovie; les constructions flottantes et l'immeuble en forme d'aile d'avion, de Paul Maymont; le théâtre mobile, de Werner Ruhnau, etc. La préface reprenait le texte de Gunther Kuhne de 1958 qui constituait un véritable manifeste qui n'a rien perdu de sa force corrosive: "Pendant des millénaires, on a bâti pour les millénaires, I'_il toujours fixé sur l'éternité. Il est caractéristique que les siècles qui n'ont pas produit de grands ouvrages, ou seulement un très petit nombre, ont prétendu avec le plus de véhémence à créer pour l'éternité. Selon G_the, on peut être, le cas échéant dans l'erreur, mais on ne peut pas la bâtir. Ce mot est très vrai, mais la leçon est peu observée. Villes et villages ne montrent que trop clairement aujourd'hui les traces de projets faux et d'une architecture fausse. On pourrait écrire des livres et des livres décrivant ces résultats pétrifiés d'actes irréfléchis, du moins pendant les derniers cent ans, sinon depuis des siècles. On n'a pas bâti pour les vrais besoins humains, les réalisations architecturales étant vieillies au moment de leur achèvement. Ajoutons que les besoins humains changent, que les meilleures solutions architecturales ne suffiront pas aux demandes différentes de demain. La vie est variabilité, pulsation, dynamisme, alors que la forme bâtie est statique. Tout ce que l'on a bâti dans le monde jusqu'à présent est statique, invariable, c'est-à-dire mort. La transformation sociale des villes exige une révision radicale des techniques d'urbanisme et de construction, le nombre croissant de la population terrestre exige un rythme inouï de construction, les transformations techniques (circulation télécommunications, productions, etc. amènent des exigences imprévisibles. " L'idée de la mobilité et de l'urbanisme spatial défendue par le GEAM est certainement l'une des grandes idées forces de ces dernières années. Rares auront été les architectes "en place", à part, en France, Sive et Herbé, à comprendre et à soutenir les projets de leurs jeunes confrères. Et pourtant, tout comme l'urbanisme spatial pouvait être pressenti dans les travaux de Le Ricolais et de Wachsmann, la mobilité de l'habitat avait aussi ses précurseurs. Dans son manifeste de l'Architecture futuriste en 1914, Antonio Sant'Elia demandait à l'architecte d'éviter les matériaux lourds, mais d'employer plutôt des matériaux légers et flexibles, permettant la mobilité et le dynamisme. L'architecture, avançait Sant'Elia, ne devrait pas être permanente, mais éphémère, et chaque génération devrait construire sa propre ville répondant à des besoins nouveaux. On voit que Sant'Elia pressentait déjà non seulement l'architecture mobile, mais aussi l'architecture périssable comme tout autre bien de consommation. Onze ans plus tard, en 1925, Frederick Kiesler, nous l'avons vu, préconisait des "demeures dont l'élasticité soit égale à celle des fonctions vitales". Et nous avons également vu que, dans ses études de 1927, Buckminster Fuller donnait une primauté à la mobilité de l'habitat. Sa fameuse tour amenée par dirigeable pouvait être plantée, et déplantée, pour être replantée ailleurs. Ses salles de bains, sans canalisations étaient transportables, tout comme sont transportables par hélicoptère ses structures géodésiques. Au CIAM de Dubrovnik, L'idée de mobilité de l'habitat, qui paraissait si nouvelle, était en fait le lointain écho de la voix isolée de Sant'Elia, étouffée quarante ans plus tôt, et celles de Buckminster Fuller et de Kiesler, ces deux grands "architectes maudits " de l'entre-deux-guerres. D'une idée isolée, d'une idée d'isolés Yona Friedman en a fait une idée force, un courant, une doctrine. Il s'est incarné dans cette idée, comme Utudjian dans celle de l'urbanisme souterrain. Cette idée a été tant commentée ces dernières années que, on l'a vu, elle est devenue tête de chapitre dans les conclusions pour le Ve Plan français. La thèse de Friedman, l'Architecture mobile, est certainement l'un des textes capitaux de la nouvelle architecture. Rééditée (toujours polycopiée) en 1962, largement traduite en allemand, en anglais et en japonais, Imprimée en partie dans le volume "les Visionnaires de l'architecture", elle a maintenant atteint une audience qui a fait de Friedman un nouveau maître à penser parmi les étudiants ingénieurs et architectes. Cette thèse dépasse d'ailleurs singulièrement les limites de la seule architecture, et c'est normal. Si l'on repense l'architecture, on doit aussi repenser le monde. Il y a chez les urbanistes prospectifs, tout comme chez leurs prédécesseurs du XIXè siècle, Fourier, Cabet et Robert Owen, une immense aspiration à de nouvelles structures sociales, politiques, économiques. Mais ils peuvent difficilement s'insérer dans le cadre trop étroit d'un monde qui a le regard plus tourné vers le XlXè siècle que vers le XXIè. La mobilité doit-elle devenir la règle de la société? Ecoutons Yona Friedman: "Les institutions et formations de la vie sociale sont actuellement fondées sur des normes "éternelles". La propriété, le mariage, la religion, l'état prétendent être établis pour l'éternité et les règles des rapports sociaux sont conçues sous cet angle. Pourtant, personne n'a d'illusions quant à la durabilité de cette éternité. La plupart des conflits historiques (sociaux ou autres) sont la conséquence de l'inadaptabilité totale des institutions fondées sur le concept d'éternité par rapport aux changements quotidiens. Donc, il semble logique d'envisager une annulation du terme "éternité" dans les rapports sociaux quotidiens et dans leurs règlements. La propriété, la location, le mariage, etc., deviendront ainsi des contrats établis pour une courte durée. Ils deviendront automatiquement caducs à l'expiration de cette durée; néanmoins, reste la possibilité d'un renouvellement tacite . Ce système, fondé sur l'obligation de renouvellement périodique des rapports sociaux et économiques, s'adapte fatalement aux changements, également périodiques, de la structure sociale, économique ou biologique. (Par contre, tous les contrats, traités, institutions et conventions établis pour une longue durée deviennent de plus en plus fictifs sous l'influence de ces changements périodiques qui sont inévitables.) Un tel système simplifiera automatiquement la législation et la juridiction, parce qu'il établira la possibilité de toute correction possible, sans difficulté, au terme de la période d'expiration et de renouvellement. Par exemple, si les mariages étaient contractés automatiquement pour une durée de cinq ans renouvelable, les familles ne seraient pas atteintes, mais les divorces actuels deviendraient des cas de non-renouvellement, sans procès. Autre exemple: si la propriété foncière était établie pour des périodes de dix ans renouvelables, toute la juridiction compliquée des cessions, acquisitions, héritages, expropriations, etc., deviendrait superflue. Toute injustice, involontaire ou non, deviendrait réparable, sans lois spéciales, dans un intervalle de dix ans. La même simplification serait sensible sur le terrain politico-social. Les conflits armés deviendraient absurdes et impraticables, par suite de la révision périodique des droits, organisations, etc. Nous avons de nombreux exemples historiques de ce système de révision automatique pour de courtes périodes: L'année du jubilé, établie par Moïse, abolit toute propriété, esclavage, dette, punition, etc., par périodes de sept ans. Tout système républicain, dont l'essence est l'annulation et le renouvellement périodique et automatique de l'occupation des fonctions publiques. Le système foncier de toute théocratie. par exemple, celui de l'empire ottoman, où la terre devenait automatiquement la propriété de celui qui l'avait ensemencée, pour une durée d'un an. Le lucrum camerae, dévaluation annuelle pratiquée dans l'Europe occidentale entre le XIIIè et le XVè siècle, et raison importante de la prospérité de cette époque. Les animaux, eux aussi, forment des sociétés. Ceux qui sont les plus proches de l'homme (du point de vue biologique) sont les mammifères supérieurs; leur forme de société est pratiquement l'anarchie stable. Dans l'anarchie stable, I'animal individuel est totalement libre. Il a une mobilité physique complète sans aucune contrainte. D'autre part, les lois encadrant ou limitant sa liberté sont les plus rigides possibles: ce sont des lois physiques qui ne permettent aucune infraction. En revanche, la société humaine se rapproche plutôt d'une hiérarchie instable; les cadres de la société diminuent la mobilité physique ou liberté de l'individu, mais les mêmes cadres sont, en eux-mêmes, sujets à des changements fréquents. Les lois de contrainte sociale sont entièrement fictives (au contraire des lois physiques) et leur justification est entièrement "animiste" (fondée sur des abstractions ou observations extrasensorielles). Le refoulement causé par ces contraintes animistes, limitant la mobilité naturelle, entraîne périodiquement le renversement du cadre composé de ces lois fictives et de leur motivation. Nous pouvons exprimer cette polarité des sociétés animales et humaines d'une façon très simple: les animaux ont la liberté individuelle en suivant des lois inviolables. Les hommes n'ont pas de liberté individuelle, mais leur système de lois est violable." Concevoir des Cités adaptables au futur inconnu. Friedman en conclut donc que les animaux sont, socialement parlant, supérieurs aux hommes et que leur société est au sommet de son développement, alors que celle des hommes n'en est qu'à une phase de développement. Conclusion sans doute d'un humour maniant adroitement le paradoxe. Mais il n'en est pas moins vrai que, dans les sociétés animales sauvages (si l'on en excepte les castors, les fourmis, les abeilles, et toutes les sociétés animales concentrationnaires), le travail est aboli, les loisirs, le jeu et l'amour souverains, la propriété privée inexistante, ce qui, somme toute, peut bien être considéré comme l'âge d'or auquel l'humanité aspire depuis des millénaires. Friedman considère que son système de renouvellement périodique préétabli, annulant le concept de propriété pour l'éternité, pourrait être un système décisif vers cet âge d'or. Mais l'application pratique de ce système rencontre un de ses plus grands obstacles dans l'architecture, puisque les formes et les usages de celle-ci ont une durée dépassant les périodes de changement prévues et qu'ils dépassent même la durée de la vie humaine. La masse inerte d'une ville étant un obstacle à la mobilité de la société, ce sont donc à des méthodes de constructions changeables que se sont appliqués les membres du Groupe d'Etude de l'Architecture mobile. L'architecture mobile veut d'abord convertir les formes des constructions et les créer en fonction de leur réutilisation après déplacements. Elles doivent être démontables, temporaires ou d'un amortissement rapide qui peut permettre de les envoyer à la casse après un certain temps d'usage, comme on le fait déjà pour les voitures, par exemple. (Hier encore, les voitures à chevaux étaient acquises pour l'"éternité ".) Par ailleurs, devrait être mis au point un système de plates-formes, réseaux de voirie, d'alimentation et de canalisations, qui soit transformable et déplaçable dans, et sur, les structures porteuses. La critique que formule Friedman au sujet des tentatives pour créer de nouvelles cités depuis deux générations vaut également d'être détachée en entier: Comment bâtir une ville qui puisse s'adapter aux données inconnues du proche avenir? Comment bâtir une ville en fonction de la circulation des temps futurs, circulation qui risque d'être avant tout une circulation aérienne? A cette question, on tente de répondre en s'appuyant sur les prévisions statistiques. Mais, malheureusement, les statistiques sont loin d'être sûres. Les imprévus sont toujours possibles, sinon certains, et ils amènent des bouleversements que les statisticiens ne pouvaient pas prévoir. Personne n'est prophète par la statistique. La seule solution rationnelle consisterait à rebâtir les villes tous les cinq ans environ. Des urbanistes ont essayé d'appliquer des plans qui "permettraient de légères variations", élargissement d'une route, densité grandissante, etc. Mais cette méthode ne pouvait être qu'une faillite. Comment laisser une marge trop juste pour un avenir inconnu? Les routes vieillissent en un an et les aéroports en six mois; les villes paraissant bien dessinées se congestionnent en cinq ans ou deviennent trop étendues en dix ans, si la densité d'habitation faiblit. Les exemples ne manquent pas, qui peuvent expliquer, après coup, les difficultés rencontrées par les urbanistes. "Les villes satellites" les plus modernes ne sont pourtant que des villes-dortoirs: leurs habitants ne les ont pas choisies; elles ont été créées de toutes pièces uniquement pour alimenter les usines voisines en énergie humaine. La proximité du lieu de travail est un mince avantage en comparaison à l'ennui qui se dégage de ces cités; leur centre même est abandonné au profit de la ville principale dont il dépend. En fait de petites villes indépendantes, on se trouve devant une succession de petites "villas" avec jardins minuscules, envahies par l'ennui et que la jeunesse abandonne dès qu'elle en a la possibilité. La ville satellite devient une ville de vieillards. Pour la rendre vivante, on a essayé parfois de la bâtir en copiant le style des villes médiévales: ruelles contournées, petites places pittoresques, etc. Mais ce décor théâtral n'inspire pas et personne ne s'y promène. Les Cités radieuses de Le Corbusier et les solutions qui s'en inspirent sont pratiquement des villes satellites condensées en un ou plusieurs grands immeubles entourés de parcs. Cette solution présente un avantage: les logis ne sont pas isolés les uns des autres comme dans les villes satellites, mais les habitants voisinent, malheureusement sans avoir de contacts. La plupart des habitants de la Cité radieuse de Marseille ne se connaissent pas. Pourquoi habitent-ils ensemble? Aucun lien ne peut les réunir et ils se côtoient sans se connaître, négligeant les boutiques et les terrains de jeux à leur disposition dans les immeubles. D'autre part, les parcs entourant les bâtiments n'apportent pas que la détente et le plaisir du grand air; s'ils sont apaisants pour les nerfs malades, ils ne sont pas une garantie de vie saine: ils éloignent les habitants de leur véritable aspiration, les distractions de la ville. Les promenades à travers les parcs n'amènent à la longue que l'ennui et les névroses. Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il fasse beau ou qu'il neige, passer chaque jour dans un parc en sortant et en rentrant chez soi n'est pas fatalement agréable. Dans les grandes villes, les parcs ne sont fréquentés que dans la belle saison. Pourquoi obliger les gens à les traverser chaque jour? Les villes reconstruites après la guerre ne sont pas vivantes. Soigneusement équipées, elles restent des villes de confection qui n'ont pas été bâties en fonction des nécessités réelles des habitants, mais suivant le principe des villes satellites où des cités-jardins. A Rotterdam, par exemple, la seule partie vivante de la ville actuelle est celle où la reconstruction n'est pas achevée: un terrain vague où campent cirques et funambules. L'expérience la plus poussée en matière de ville nouvelle est celle de Chandigarh. Elle n'est pas concluante. Les Hindous déclarent la ville invivable. C'est une ville occidentale pour des habitants orientaux qui ne peuvent s'adapter à ses cadres rigides. Les rues, au lieu d'être le domaine d'une tribu ou d'une guilde, servent uniquement de lieu de passage; les appartements conçus pour cinq personnes ne répondent pas aux besoins de dix familles formant un clan, etc. L'étude la plus hardie est, semble-t-il, celle de Broadacre City, par F.L. Wright. C'est un système de hameaux agricoles avec centres régionaux, le tout à l'échelle de la voiture; mais l'expérience ne pourrait être tentée qu'avec des agriculteurs, et surtout pas avec des individus n'aimant pas la vie rurale. En résumé, il semble que toutes les solutions proposées conduisent à l'échec." L'âge du monde en mouvement commence. Friedman souligne ensuite que le but qu'il se propose n'est pas de critiquer les solutions déjà exposées, ni de vouloir les remplacer par un autre schéma. "Il s'agit, dit-il, de rechercher des techniques qui permettent de passer d'une solution à une autre pour adapter la ville, si besoin est, aux modes de vie des habitants, au lieu d'adapter les habitants aux propositions des urbanistes. Il faut arriver à laisser les habitants libres de choisir la forme de leur ville. La seule tâche qui reste actuellement à l'architecte consiste à développer des techniques intérimaires de construction, qui feront le pont entre les constructions classiques (immobiles et qui laissent des traces) et les systèmes de l'avenir penchant vers les sciences abstraites. Le rôle de ces techniques intérimaires sera de multiplier la surface utilisable pour l'habitation et pour l'agriculture, en fonction de la croissance démographique. C'est la raison d'être de l'architecture mobile. Bien entendu, le terme "architecture mobile" ne signifie pas la mobilité des constructions en leur totalité, mais leur disponibilité pour tous usages d'une société mobile. 11 existe deux formules de construction possibles pour minimiser l'occupation du terrain: a) L'occupation temporaire d'un terrain par des structures qui, après leur démolition, ne laisseront pas de traces empêchant la réutilisation du terrain (traces telles que: fondations, réseaux de tuyaux, etc.). b) L'occupation du terrain par des structures à l'enjambée qui ne nécessitent qu'un contact minimum avec le sol (ponts bâtiments sur pilotis, etc.). Le premier de ces systèmes ne détériore pas le sol pendant son occupation et la structure élevée ne nécessite pas l'expropriation, mais seulement la location ou l'expropriation que d'un pourcentage minimum du terrain nécessaire pour les points d'appui des constructions. Le terrain alentour peut être entièrement réservé à un autre usage, par exemple l'agriculture. Précisons que, dans la structure spatiale de Friedman, les vides qui sont laissés dans la grille tridimensionnelle ne sont pas seulement destinés à un ensoleillement du sol, mais à permettre une mobilité de l'habitat, la cité étant ainsi un vaste damier comportant toujours le même nombre de cases vides, mais ces cases, vides ou pleines, ne sont pas toujours les mêmes les cellules habitables se regroupant ou se subdivisant suivant les besoins des habitants. Au congrès de Dubrovnik, en 1956, deux projets d'architecture mobile avaient seulement été présentés, avons-nous dit, la Cité mobile de Péré-Lahaille et les premières études de Friedman. L'un des collaborateurs de Péré-Lahaille, Guy Rottier, a continué seul, isolé à Nice, ces études de mobilité. Comme celles-ci concernent tout particulièrement l'habitat de vacances de l'avenir, nous en parlerons longuement dans notre chapitre la Révolution par les loisirs. Il est singulier de remarquer qu'en cette même année 1956 Ionel Schein, avec Magnant et Coulon, réalisait un remarquable prototype de cabine hôtelière mobile en matières plastiques. entièrement équipée, cette cabine transportable pouvait loger deux personnes. Sa légèreté permettait aux hôtels saisonniers une grande souplesse suivant leurs besoins, un simple coup de téléphone permettant la location du nombre de cellules nécessaires aux moments de pointe. Mais, comme tant d'autres, ce prototype n'a pas été industrialisé . "L'homme se "défixera ", dit Ionel Schein. Les formes construites auront l'allure d'enveloppes, d'abris portatifs. L'aménagement évolutif, dynamique des "volumes viabilisés" doit être laissé à la libre détermination des individus; c'est ce seul domaine qui constituerait la propriété privée. Ce ne sont pas les routes qui appartiennent par tranches à chaque habitant d'un pays, mais les véhicules qui y roulent. " Arthur Quarmby, qui s'est attaché après Ionel Schein à l'étude des cellules habitables en matières plastiques, a également donné à son système spatial de cellules accrochées à une colonne creuse centrale une grande mobilité. Ces cellules peuvent en effet se décrocher de la structure porteuse et se transformer suivant les désirs de l'habitant en maison individuelle posée sur le sol, ou encore être transportées, si I'occupant change de quartier ou de ville, pour être accrochées à d'autres structures porteuses du même type. L'habitat constitue ainsi une sorte d'emballage permettant un déménagement total de l'appartement "empaqueté ".
L'ère du monde en mouvement s'ouvre, et la pensée de Valéry sur la fin du monde fini doit être prolongée: c'est l'âge des structures en mouvement qui commence. I1 faudrait en effet, au lieu d'établir, comme ce fut le cas pendant très longtemps, des structures qui se perfectionnent avec l'âge autour de principes immuables, s'habituer à vivre avec des structures plus souples, qu'il est possible de modifier en fonction du développement de l'équipement dont disposent les hommes. De même qu'en mécanique il a fallu introduire le facteur temps dans les phénomènes où il ne paraissait pas devoir intervenir avant la relativité, il va falloir "einsteiniser" la plupart des notions que nous avons sur les cadres de nos sociétés. Il faut que l'homme s'habitue à trouver des satisfactions et la joie dans un monde en perpétuel devenir, comme il les avait. recherchées dans un monde statique. " Daniel Chenut arrive exactement aux mêmes conclusions dans ses études parallèles pour un habitat évolutif. Dans le cours du texte de sa Proposition pour l'industrialisation de la construction des logements (en collaboration avec Annick Dottelonde, Henri Planacassagne et René Sarger), il précise en effet: "Deux sortes de structures constitueront l'habitat: 1) La macrostructure ou structure proprement dite du bâtiment (fondations, poteaux, planchers, terrasses, et I'équipement général en fluides qui serait ce bien d'équipement dont nous avions parlé plus haut. Créée par investissement de l'état, cette macrostructure serait viabilisée à I'image des lotissements actuels mais il s'agira de lotissements superposés. Comme le trottoir, la macrostructure des logements sera un élément des structures de la ville. 2) La microstructure: c'est l'aménagement intérieur, particulier, des appartements, c'est l'équipement individuel (façades, cloisons, plafonds, sols, équipement sanitaire). Nous trouvons là de réels biens de consommation qu'achètera l'usager ou qu'il louera. L'utilisation d'un logis comme objet transformable s'adaptant aux changements du groupe familial est un critère d'économie. Le logis est plus "rentable" parce que l'on peut l'utiliser au mieux. "Le logis sans souplesse, même préfabriqué, n'est pas efficace." *** |